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Des signes indiens en forme d’écrans de fumée

  Par: Tahar Hamadache (thamadachedz@yahoo.fr)


 

« A voir la léthargie qui s’est emparée du pays depuis le printemps, il est difficile d’imaginer que l’Algérie s’apprête à vivre un événement politique majeur dans six mois […] ». Abed Charef, Le Quotidien d’Oran du 11 septembre 2008, p.10.


Ça a été la canicule. Cela ne devait pas encourager grand monde à aller s’acheter un canard, moins encore à en lire les longs épisodes du feuilleton de l’été, le plus fragmenté et le plus sibyllin de l’histoire des « feuilletons de l’été ». Mais là où sibylles il y a, l’enclavement caniculaire ne suffit pas pour négliger quelque risque que ce soit d’être suivi et décodé. Et la fumée fut. Partout. L’opacité gagna les écrans les plus transparents.  Parce qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu », il y a eu aussi beaucoup d’incendies. Pour l’anecdote, la fumée et le feu ont agi ensemble, mais séparément. Ainsi, pendant que la fumée propageait le flou et irritait les yeux des lecteurs entêtés, le feu dissuadait les lecteurs de journaux non connectés d’aller s’en acheter chez le buraliste le plus proche.
Dans de telles conditions, il suffit de prendre des photos souvenirs des camions-bibliothèques sur les rares plages non encore privatisées pour que l’histoire retienne l’encouragement officiel à la lecture en Algérie. La gravité des lectures qui s’offrent peut échapper à l’opinion publique. La mare ne pouvant remplacer la plage ni prodiguer la fraîcheur des climatiseurs lorsque le courant passe, il se peut même que l’on passe à côté de très bons comptes-rendus de lecture parus dans nos canards. Et il y en eut au point que l’on peut considérer que le 50e anniversaire du GPRA est, sur le plan intellectuel, sobrement mais dignement et stoïquement célébré.


Ainsi, Mohammed Harbi en a livré un qui semble être digne d’être dignement nominé par Lechodelamare.net. En effet, cet excellent lecteur a lu pour nous « un livre décapant de Moustapha Safouan » dans El Watan du 28 juillet 2008, en l’occurrence « Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ». Selon Harbi, Safouan rêve à une série de propositions pour l’Égypte, parmi lesquelles celle qui lui semble la plus importante, car il y est consacre un long développement, alléguant l’autorité d’Ibn Khaldoun que les écrivains trouvent « le courage de rompre la barrière élitiste de l’arabe classique, car celle-ci les aliène au régime et fait d’eux un groupe de lettrés qui se lisent les uns les autres mais n’ont aucune communication avec le reste de la population ».
Récemment livré par l’université de Msila en pâture à la « hidjret el admigha », l’universitaire Ahmed Rouadjia, lui, a fait, dans l’édition d’El Watan du 04 septembre, une lecture méticuleuse d’un discours de M. Belkhadem au sujet de l’université et de l’identité nationale. Comme s’il réfutait les thèses de Moustapha Safouan, Belkhadem aura par ailleurs abordé l’aliénation par la langue du point de vue du pouvoir en professant que « l’allégeance politique s’opère d’abord par la langue, ensuite par la pensée », déclaration magistrale qui pourrait amplement justifier le choix par la « légitimité de pouvoir » à l’algérienne de l’arabe classique comme langue nationale qui cache les langues maternelles et de l’Islam comme orthodoxie de pensée à la ligne rouge de laquelle tout intellectuel est mécréantisable.
Comme par intuition qu’un tel débat aura lieu, le chercheur Ahmed Cheniki, des compétences duquel l’université d’Annaba a, parait-il, démontré pouvoir se passer depuis quelque temps, écrivait dans les colonnes d’Algérie News du 13 août : « En lisant la chronique-fiction de Hamida Ayachi, « Les souris de la politique » (Anges et démons, la fiction politique de l’été), parue lundi dernier, décrivant les délices d’une séance de bouffe, donnant à voir les choses les plus amères que j’ai toujours abhorrées, dans ma vie de journaliste, la conspiration, les manœuvres, les contre-manœuvres et la fréquentation assidue et trop intéressée des « gens de la politique », des affaires et de l’armée, et souvent, ce sont ceux qui n’ont jamais publié de leur vie qui se retrouvent à la table parce que la bouffe, ça fait grossir tout simplement. Le superficiel peuple de ces rencontres où le temps finit par réhabiliter aux yeux des uns le passé obscur des autres et où les attitudes de flicaille marquent le territoire ». La perle augurait, justement, que la sueur ne peut que perler au front de ceux qui ne peuvent que s’empâter en se penchant sérieusement sur les mécanismes d’aliénation et sur les usages qui en sont faits dans notre pays. A noter que l’Ambassade de France en Algérie a fait signe de sa voracité en lecture par la gentille menace qu’elle aurait adressé au même Ayachi pour l’un des très récents épisodes de sa fiction de l’été, et que j’ai raté à cause de la canicule.


Les débats qui se sont déroulés par le biais des médias sont, disions-nous, dignes d’être pris pour l’unique mais magistrale célébration, quoiqu’elle ne dise pas son nom, du 50ème anniversaire du couronnement du Congrès de la Soummam par la proclamation du GPRA sans Ben Mhidi ni Abbane commencent à faire foison au point de déborder les colonnes de journaux (mais aussi des plateaux de télévision et de l’agora des blogs) vers les barreaux des tribunaux. Ils ont vu l’implication d’intellectuels, algériens et autres, des acteurs et des témoins de la révolution du 1er Novembre, et des cadres dirigeants actuels du pays. Ce qui dans sa substance suggère que nous sommes dans une aura de célébration de la naissance de la République algérienne n’est autre que la présence dans les débats du thème et de figures du Ministère de l’armement et des liaisons générales, MALG, relevant du GPRA. Ce qui est en quelque sorte un avantage précieux car si, à la place du Malg, on avait plutôt parlé du Ministère de l’information du GPRA, il y aurait peut-être eu moins de verve à parler, tous seuls, des Franz Fanon, Md Cherif Sahli, Mhamed Yazid qu’on n’est pas sûr de savoir lire. Avec le Malg par contre, le parcours de Boussouf à lui seul et ses réalisations pourraient prendre l’air d’amorcer le débat sur le cheminement du politique en Algérie, depuis un demi siècle pour peu que l’on sache si Boussouf fut membre du « groupe des 21 dit des 22 » et s’il avait vécu près de vingt ans après l’indépendance. Néanmoins, notons que, pour le moment, la discussion se limite au segment de ce parcours qui a coïncidé avec les années d’or du Malg, comme s’il était inscrit dans les mœurs algériennes de ne tirer gloire que de manière sélective de tout ce qui est glorieux.


Si cette célébration intellectuelle ne dit pas son nom, supposons que ces débats ne l’ont pas pour seul objet. Il n’est pas inconcevable qu’ils balisent subrepticement une étude prospective du destin à venir du pays, prospective dont la nécessaire rigueur recommanderait d’éviter de rappeler l’achalandage des moutures de révision constitutionnelle, encore moins de courir le risque de rendre visibles et lisibles les endroits douloureux de la mémoire collective relatifs à la constituante, revendiquée par les Algériens depuis l’Étoile Nord-Africaine et percée comme un ballon de baudruche une fois l’indépendance acquise.
Le passage de la légitimité révolutionnaire « à autre chose » que notre président ne semblait pas juger digne d’être nommé dans un discours commémoratif du 1er novembre et le profilement de la légitimité de pouvoir au crédit de laquelle certaines « restitutions de terres » et certaines singeries de syndicats autonormes semblent se constituer en « capital départ », voire en capital des parts de marchés conclus qui restera à synthétiser avant sa diffusion dans les milieux ghachis sous forme d’échonomie politique. L’analyste Derguini Arezki, écrivant dans Le Quotidien d’Oran du 03 septembre, parle déjà de « nouveaux moudjahidine » dont il associe le « djihad » à un « socialisme libéral ». Autant prévoir de faire adopter le néo-nationalisme algérien par le père de la notion du « capitalisme horizontal », ce qui permettrait, puisqu’on y est, de renouer avec la ponctualité historique à partir de 1992 qui, selon M. C. Mesbah dans un entretien au Soir d’Algérie du 23 juillet, « aura représenté un rendez-vous manqué avec l’Histoire ». Cela aura le mérite de réhabiliter les partis politiques en Algérie, en tant que concepteurs des grands thèmes de mobilisation et de légitimation nationales à chaque étape cruciale. C’est le plus courtois chemin vers la mare nostrum, notre mer intérieure.
Le rituel de passage d’une légitimité quelconque à la légitimité que confère la prise du pouvoir n’est pas propre à une nation donnée : quand la droite française, par exemple, restitue la laïcité même au principe dual par la très actuelle hachure grâce à laquelle l’Elysée a réussi à en faire bénir la part positive par le Vatican, cela ne la rend pas encore suspecte de vouloir réhabiliter le Comte de Paris, encore moins de remiser la république au musée des idées temporelles.


Le premier débat a vu l’interaction de Husseinin Heykel et de Hocine Ait-Ahmed, par El Djazeera et Media1Sat interposés. Leurs échanges auraient pu déboucher sur le dévoilement de la profondeur géostratégique de la révolution si le président de l’association des anciens du MALG et le Secrétaire général du FLN n’y avaient mis un petit bémol : leurs déclarations inattendues, au sujet de l’apport, soudain jugé peu généreux, des pays arabes à l’Algérie en guerre pour son indépendance, pouvaient faire l’œuvre de menace de mettre tous les pays arabes sur le même pied d’égalité diplomatique que le Maroc. En de telles circonstances, on peut regretter l’état comateux durable du cinéma algérien ; si Hollywood était à nous, de telles interventions auraient donné naissance à des œuvres cinématographiques de fiction politique qui auraient fait oublier les entrées en devise engrangées grâce à l’investissement prédateur étranger, et même celui national.
Le second a été enclenché par l’intellectuel libéral d’excellent niveau, M.C. Mesbah, en réaction à un article de Addi Lahouari, intellectuel exilé au « paradis » universitaire de Lyon et passé conseiller de Hocine Ait-Ahmed, paru dans le journal « Libre Algérie » édité par le FFS, en 1999. Là aussi, les intervenants sont du niveau très appréciable des Abdennour Ali-Yahia, Sadek Hadjeres et Dahou Ould-Kablia, tous anciens maquisards, respectivement éminent avocat, chercheur en géopolitique (et ministre des collectivités locales). Parmi un tel panel, un jeune doctorant de la trempe de Allaouache a juste l’occasion exceptionnelle de se faire repérer, ce qui est déjà héroïque ! Car, détrompez-vous, jeunes doctorantes et jeunes doctorants, si vous ne vous frottez pas les méninges à de pareils cèdres de l’Atlas, vous risquerez de vous morfondre dans le syndrome de l’intellectuel algérien : souvent méprisé, parfois ridicule. En tout cas, ce débat est d’autant fécond que Dahou Ould-Kablia a contraint Addi Lahouari à faire un retour remarquable sur son concept marquant de « régression féconde ». Ce débat continue toujours.
Ce n’est pas le cas de celui pour lequel Belaid Abane, professeur de médecine et historien de son état, et Mourad Benachenhou, ancien officier du Malg et ancien ministre, se sont enflammés. De ce débat, nous avons cru comprendre que M. Benachenhou considère que l’Algérie combattante avait pu se passer des services de ses maquisards dès qu’il leur arrivait de changer de camp, passant corps et âmes du côté des chouhada. Ce qui semble acquis pour sûr, c’est que les deux débattants soient d’accord pour relégitimer Messali HADJ et les messalistes. Si cela se produisait réellement, la concurrence des mémoires rentrerait alors dans son cadre naturel des rapports mémoriels algéro-français et la concurrence des légitimités se calmerait, elle qui fait ravage en s’alimentant des dénis de reconnaissance bien plus vite que des manipulations auxquelles il arrive peut-être qu’elles soient soumises. Après tout, Messali et les messalistes sont certainement plus légitimes que les bachagha Boualem, Benalicherif , etc. Et plus légitimes que les faux maquisards dénoncés par Benyoucef Mellouk et Ahmed Ben-Cherif.
Hicham Aboud a, pour sa part, réussi à vendre un « e » muet, au demeurant bien bruyant, en bon journaliste exilé qu’il est. C’est à une telle prouesse que l’on peut reconnaître la raison pour laquelle nos canards, tel El-Acil, sont appétissants de perles journalistiques. Il a suffi d’un « e » pour que nos journaux retrouvent leur sens humoristique en spéculant drôlement sur la manière d’aligner significativement les prénoms Ali et André derrière le nom du maquisard Mecili, l’un des fondateurs du journal « Libre Algérie » ci-dessus cité. Les noms des intervenants dans ce délicat débat ne nous sont pas tous connus ; retenons-en pour repère les Ait-Ahmed, Rahabi, Samraoui, « l’avocat du diable » Jacques Vergès, Boukerzaza.


El Khabar El Ousbouai a, pour sa part, rappelé le règne de Boumediene et Boudiaf en accueillant l’un des conseillers du premier cité, ainsi que l’ancien maquisard, ex.diplomate algérien, ancien cadre du FLN et exilé politique qu’est Abassi Madani. Nous ne parlerons pas, cette fois-ci, de la protestate qui s’anime autour du Ffs : nous ne tenons pas à mélanger les torchons et les serviettes, ni le 50ème anniversaire du GPRA et le 45ème depuis la création du FFS. Il en aurait été autrement si la légitimité de la proclamation du 1er Novembre voyait ses tenants en parfaite symbiose avec les tenants de la légitimité de pouvoir, sans donner l’impression de constituer l’opposition haletante les uns des autres.


Voilà. C’est le moins que nous puissions faire pour démentir l’allégation de M. Abed Charef, d’autant plus que nous guettons, jusqu’à présent sans succès, une petite perle, rien qu’une petite, petite comme cela, dans sa chronique hebdomadaire.

 
Tahar Hamadache, le 14 septembre 2008,

 



   

 



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